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08 février 2012

LA VALEUR DE L'HOMME...

balance_justice.gifEn ces temps de disputes sur le thème de la "valeur" des civilisations et sur question de savoir si "tout se vaut", je ressors ce texte publié en juin 2010 sur feu le blog Non de non. Texte qui prend une autre dimension aujourd'hui, je trouve, puisqu'une partie de ceux qui me traitaient de tous les noms, alors que je refusais le principe d'une hiérarchisation des valeurs dans le domaine culturel, sont maintenant les premiers à taper sur Claude Guéant. Comprenne qui pourra...

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À plusieurs reprises ces derniers temps, lors de différents débats, sur le net ou ailleurs, on m’a reproché de défendre l’idée que « tout se valait ». Ce qui a tout de même fini par m’étonner vu que, sans aucun doute possible, c’est une conviction que je n’ai pas (je vous mets même au défi de trouver une seule ligne de moi où j'ai pu soutenir une telle thèse). Alors, pourquoi cette récurrente critique ? Après avoir passé en revue tous les contextes où cette accusation – qui se voulait décisive – m’avait été assenée, j’ai pu noter d’intéressantes similitudes. À chaque fois, en effet, j’étais opposé à des personnes qui s’évertuaient à me démontrer qu’il existait des échelles de valeurs parmi les hommes, échelles qui justifiaient des hiérarchies plus ou moins formelles en fonction de leurs goûts artistiques, culturels, vestimentaires, en fonction de leur façon de consommer, de parler, de s’aimer, d’éduquer leurs enfants… Et quand je pointais un doigt trop farfouilleur sur le fait que les valeurs qu’ils me présentaient reposaient souvent sur des bases floues et arbitraires, ils finissaient toujours par clore le débat en me lançant un rageur : « c’est sûr que c’est plus simple de se retrancher derrière le tout se vaut ! »

Plus simple… pour qui ? Pour moi je ne sais pas, mais pour celui qui concluait ainsi le débat, sans aucun doute ! Car nous sommes tous pareils. Quand il s’agit de déterminer une échelle de valeur, nous fonctionnons tous de la même manière. La main sur le cœur, et en toute objectivité (bien sûr) nous sommes tous intimement persuadés que nous sommes assez représentatifs de ce qui se fait de mieux. Oh, on ne l’exprime pas aussi ouvertement : nous sommes modestes, voyons ! Non, on biaise, on bricole. On s’invente des cadres, des règles, des normes, des valeurs que l’on déroule tranquillement, comme si de rien n’était, et au final on constate (oh miracle !), que nous ressemblons quand même énormément à l’idéal type que nous avons innocemment mis en lumière ! C’est ainsi que, par un heureux hasard, l’artisan trouve que son statut d’indépendant est quand même plus noble que celui du salarié, le fonctionnaire estime que son dévouement au service public est quand même plus digne que le travail de l’artisan qui travaille pour son seul profit, le catholique pense qu’il est plus respectueux de la fraternité entre les hommes que le vil athée qui ne se soucie que de sa jouissance personnelle, et inversement que l’athée est persuadé qu’il est beaucoup plus fraternel que ce salaud de catho qui ne songe qu’à son salut… On pourrait étendre la liste indéfiniment.

Le problème, c’est que dans notre beau pays des Droits de l’Homme (avec des majuscules, comme il se doit) il y a aussi une valeur suprême avec laquelle il est toujours malaisé de transiger : la Démocratie (tiens, on va lui coller une majuscule, à elle aussi). Démocratie qu’il est difficile de dissocier de sa petite sœur : l’Égalité (et hop, « É » majuscule, tant qu’on y est)… Et quand on s’amuse à bricoler des échelles de valeurs, forcément, à un moment ou à un autre, on vient se heurter à ces valeurs de démocratie et d’égalité. Ce qui n’est pas grave en soi, sauf si on veut gagner sur les deux tableaux en décrétant à la fois que l’on est un scrupuleux démocrate qui respecte tout le monde également et que l’on est persuadé qu’il existe entre les hommes d’indéniables degrés de valeurs…

Enfin quand je parle de « problème »… C’en est surtout un pour moi qu’il y en a un car, pour l’essentiel, mes contradicteurs ne semblent pas trouver dans ce grand écart quoi que ce soit de troublant. Oui, ça me pose problème qu’on affirme une chose et son contraire sans se soucier de voir comment les deux morceaux de l’histoire peuvent s’accoler ensemble… Mais étrangement, ce genre d’exigence semble être passé de mode. On est sans doute entré dans l’ère de l’affirmation… Fini le temps de la réflexion et de l’analyse…

La question que je pose en général à mes interlocuteurs, question qui était très en vogue en 1968, est pourtant d’une simplicité enfantine : « d’où parlez-vous ? ». Quand je vois par exemple un écrivain qui s’échine à me démontrer qu’il y a une bonne et une mauvaise littérature et que je constate, comme par hasard, que la bonne littérature, selon lui, c’est celle qu’il aime et qu’il pratique, désolé, mais je souris. Idem quand je vois trois critiques littéraires débattre le plus sérieusement du monde pour aboutir à la conclusion que, plus encore que l’auteur ou que l’œuvre elle-même, c’est le regard du critique qui donne toute sa valeur à un livre (véridique !)… Idem quand je vois un patron m’expliquer qu’il n’y a rien de mieux que la valeur travail ou un ouvrier agricole qui m’explique qu’un vrai homme, c’est un homme qui sait se servir de ses mains…

Le plus amusant, c’est que ceux qui me prêtent cette idée que « tout se vaut », et qui défendent donc l’option inverse (à savoir que « tout ne se vaut pas ») sont bien souvent des anticapitalistes convaincus qui, par ailleurs, n’ont de cesse de combattre la marchandisation de la vie quotidienne… Et là, pourtant, eux que révulse toute tentative de rabaisser l’homme à une marchandise trouvent parfaitement naturel de ramener soudain, par un biais détourné, cette notion de « valeur » dans les relations humaines.

Eh bien moi, désolé, et tant pis pour tous ceux que cela agace : je maintiens que la question de la valeur ne m’intéresse pas. Elle ne me « parle » pas, elle ne m’inspire rien. Je me fous de savoir si mes goûts valent plus ou moins que ceux du voisin. Je me contrefous de savoir si ma maison, ma voiture valent plus que la maison et la voiture de mon prochain. Je me moque de savoir si mes lectures valent mieux que celles de tel ou tel autre lecteur… Bref, je me fiche de savoir si tout se vaut ou non : ce que je m’efforce de faire, c’est de rester fidèle à ce principe simple qui veut qu’en terme d’humain rien n’est comparable et que toute tentative pour assigner aux hommes, aux choses, aux idées ou aux goûts, des valeurs spécifiques ne peut qu’entrouvrir la porte à des principes de discrimination et d’exploitation que je ne peux pas approuver.

Stéphane Beau

 

Commentaires

Merci, Stéphane, d'avoir ressorti ce texte dont je me souviens très bien.
"Vaut" et "valeur" sont effectivement de bien dangereux mots, parce que, derrière, ils supposent un inavouable absolu, un schéma de pensée, une référence qui ne dit pas souvent son nom.
Pour la valeur, donc, chacun la sienne. Sans échelle. Je lui appliquerai volontiers la formule de Ferre à propos de la lucidité :
" La lucidité se tient dans mon froc !"
Et pour la littérature, d'où était parti le débat, je crois, il y en a de la mauvaise et de la bonne, c'est sûr. Le problème c'est que ce "mauvais" et ce "bon" sont à l'échelle des exigences individuelles, intimes, inaliénables de chacun. Alors, la critique...Une affaire de marchandage intelllectuel. Point barre. Et de vanité de sa propre solitude, de ses propres tumultes, égarements, contradictions.
Pour bien comprendre une critique littéraire, à mon avis, il faut d'abord savoir "d'où parle" le critique, c'est-à-dire d'où il vient, qui il est et où il se propose d'aller.
Qui le paye aussi. Vulgairement.
En général, les critiques n'aiment pas ça. C'est presque un aveu.

Écrit par : Bertrand | 08 février 2012

Qu'un mot car aucune envie d'entendre encore que je je ne sais pas lire ou que je lis avec une grille de lecture : http://calounet.pagesperso-orange.fr/resumes_livres/gracq_resume/gracq_estomac.htm

Écrit par : Pascale | 08 février 2012

Et quels sont donc les affreux qui t'ont dit ça, Pascale ? Trouve-moi un ou une qui lit sans grille, et de ma part, dis-lui que c'est un con. Ou une conne.
Excellent passage de Julien Gracq.

Écrit par : Bertrand | 08 février 2012

C’est vrai que c’est à partir du « débat » avec Éric Bonnargent que tout cela a démarré, mais pour moi ce débat sur la littérature, la critique, les bons ou les mauvais livres, ce n’était qu’un support, un exemple parmi d’autres possibles. Éric Bonnargent et ses défenseurs n’ont pas voulu entendre, à l’époque, que, d’une manière plus générale, je trouvais dangereux de jouer ainsi avec le concept de hiérarchie chez les humains. Pourtant, c’était plus la logique de leur discours et leur mode d’argumentation et de défense que je condamnais, que leur vision de la littérature lui-même (libre à chacun de trouver bon ou mauvais un livre, s’ils savaient comme je m’en fous !).

Ce que je constate aujourd’hui, c’est que ceux qui me tapaient dessus avec le plus de brutalité (je songe par exemple à Pascal Pratz) sont les premiers à se montrer outrés par les propos de Claude Guéant.

Et ce que je constate aussi, c’est que le système de défense adopté par Guéant aujourd'hui est exactement le même, (au mot près, bien souvent), que celui adopté par Bonnargent, Pratz et compagnie à l’époque, lorsque je m'opposais à leur système de hiérarchisation des valeurs, pour me prouver que je ne disais que des conneries et que je m’inquiétais pour rien. Par exemple, le fait de prétendre que ceux qui ne sont pas d’accord avec cette idée de hiérarchie des valeurs défendent forcément l’idée que « tout se vaut » ; l’idée que faire des parallèles entre les propos discriminants tenus et les potentielles dérives fascistes dont elles peuvent être le germe, c’est faire des amalgames et des raccourcis honteux ; l’idée qu’ils ne font rien d’autre que de rappeler des évidence indiscutables (à savoir qu’il y a « livre » et « livre » pour les uns ou « civilisation » et « civilisation » pour les autres ; l’idée que distinguer ne signifie pas condamner ; l’idée que le sujet n’est pas si grave que ça et que les polémiques faites autour sont de ce fait suspectes.

Je remarque simplement, donc, qu’il y a, dans la similitude de la manière dont Guéant d’un côté et Bonnargent de l'autre (puisque c’est lui qui m’a servi « d’idéal type » sur ce point), exposent et défendent leurs idées, quelque chose de troublant. Après, si eux, ça ne les trouble pas, je n'y peux rien. S’ils veulent rester sur l’idée qu’il existe des hiérarchies entre les hommes, entre leurs goûts, leurs cultures, leurs civilisations, éventuellement leurs sexes, leurs couleurs, leurs professions, que sais-je encore, je n’y peux rien. S'ils estiment en outre que certaines hiérarchies sont plus indiscutables que d'autres (qu'il y aurait donc une forme de "hiérarchie des hiérarchies"), je dois reconnaître que cela me dépasse. A ma place, je ne peux que dire que j'ai du mal à comprendre comment ils parviennent à réaliser ce grand écart logique. Un peu de cohérence intellectuelle ne fait jamais de mal et je trouve curieux que l’on puisse dire tout et son contraire sans faire preuve d’un minimum d’esprit critique... (tiens, nous voilà revenu à la "critique" justement...)

Écrit par : stephane | 08 février 2012

D’abord, Stéphane, les propos de Guéant ne sont pas scandaleux. Commençons par ça. Ils sont à leur place, ils jouent leur rôle de stimuli des haines et des différences, ils accrochent la pensée spectaculaire sur une phrase, un mot, ils sont dans la bonne bouche, ils détournent l’attention sur du viscéral, ils servent les intérêts qu’ils veulent défendre, ils ne sont pas spontanés, ils sont stratégie de la répugnance.
Ceux qui s’offusquent des propos de ce laquais gominé, sont des curés de la bonne fausse conscience. Ils se donnent des airs de bien pensants. Guéant est un flic de droite, il parle en flic de droite. Quoi d’anormal ? Est-ce qu’on s’offusque de voir l’adversaire se comporter en adversaire ? Cela n’a pas de sens. Moi, j’aurais été scandalisé, outré, blessé, de l’entendre dire : les hommes sont tous des frères, à bas l’économie de marché et vive l’anarchie !
Alors, il y a une hiérarchie des valeurs. Oui. Le problème, c’est la multiplicité, non pas des valeurs, mais des hiérarchies et ce que tes contradicteurs vont placer au sommet de la pyramide, toi, tu vas le placer, et certainement moi itou, à la base. Mais pas forcément. La hiérarchie (sacré et ce qui commence) n’est hiérarchie honnête et sans dessein discriminatoire que si elle accepte, admet et même demande, à ce que l’organigramme ne soit pas immuable et dicté par des arrière-pensées. Par des idéologies. C’est d’abord cette idéologie fondatrice qu’il faut interpeller. Le reste vient tout seul.

Écrit par : Bertrand | 08 février 2012

@ Bertrand : belle sy,thèse, éclairante. C'est vrai que c'est tellement plus logique de prendre le problème sous cet angle...

Écrit par : stephane | 08 février 2012

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