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21 octobre 2011

LE GROGNARD, SOLITAIRE OU SOLIDAIRE !

issue21.JPGStéphane Prat nous signale l’article ci-dessous, paru sur le site Issue21 (Revues et création) le 17 mars 2011. Merci à l’auteur (anonyme) de cet article.

* * *

La revue Le Grognard a été fondée au 21e siècle mais aurait très bien pu l’être au 19e. C’est d’ailleurs plus ou moins ce que proclame la charte de l’association du même nom où se mêle des formules qui sentent la nostalgie comme d’autres la naphtaline : « loin des modes, des avant-gardes », « trésors oubliés », « résolument inactuel », « revues mythiques du 19e siècle »… Le Grognard a des yeux à l’arrière du crâne. Mais il ne faudrait pas pour autant faire de lui un soldat de l’arrière-garde. De sensibilité anarchiste et individualiste, c’est plutôt un irréductible poète qui pense ce qu’il veut, quand il en a envie, à l’écart, et qui préfèrerait ne pas écrire plutôt que d’écrire ce qu’on lui dicte.

Les noms qui émaillent les sommaires des seize numéros et autres publications dérivées parus depuis 2007 forment donc une sorte de manifeste à relier selon les pointillés. On y croise nombre de figures rebelles méconnues, qu’elles soient philosophes comme Georges Palante, penseurs à contre-courant, ou encore anarchistes et libertaires américains (Lucy Parsons, Margaret Fuller, W.-L. Garrison, Jerry Farber…). Le titre du numéro spécial de mars 2008 résume je crois assez bien la nature du Grognard : Solitaire ou solidaire.

Il n’est donc pas étonnant de trouver un certain Clément Rosset à la une de la quatorzième livraison (juin 2010).

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Rosset (né en 1939) est un philosophe des bords de route, un franc-tireur, connu pour deux de ses penchants : sa méthode d’écriture qui consiste à convoquer dans ses essais des références souvent assez (voire très) éloignées à première vue du domaine philosophique, et son travail passionnant sur le réel débuté en 1976 par son désormais fameux Le réel et son double.

Rosset explique très bien lui-même sa démarche, laquelle est détaillée dans un article paru sur Fabula : « Certains pensent qu’entre deux citations de Heidegger faire intervenir un mot d’un album de Tintin et Milou est une manière de se moquer du monde, et de Heidegger en particulier. Au contraire, je ne vois pas en quoi ce serait amoindrir Heidegger que de le faire succéder ou précéder par Hergé. Je pense en outre qu’il y a une profonde pertinence dans ce rapprochement qui me sert à éclairer ce que je veux dire. »

Cette façon de faire de la philosophie, mise en œuvre par un homme qui se veut autant écrivain que philosophe, est mise au service d’un objectif qui prend tout son sens à partir du Réel et son double : la critique en règle de la métaphysique. Trop souvent on crée un double au réel (une représentation) en croyant débusquer son sens alors qu’il n’en a pas et se suffit à lui-même. C’est notre façon de se protéger de lui. Or c’est un piège et le meilleur moyen en s’éloignant du réel de se perdre soi-même. Le réel est ce qui n’a pas de double, il est unique (dit autrement : il est idiot). C’est l’illusion qui est double.

A cet égard, l’article le plus intéressant du numéro 14 du Grognard est sans conteste celui d’Éric qui à la façon de Rosset ose un rapprochement dont on aurait difficilement pu se douter : la pensée de Rosset et celle du poète Alberto Caeiro, l’un des principaux hétéronymes de Fernando Pessoa, auteur notamment du Gardeur de troupeaux.

Comme Rosset s’oppose à la métaphysique qui cherche quelque chose (un sens) là où il n’y a rien, Caeiro, qui d’après ce qu’on sait de lui est un homme simple, ignore tout mysticisme ou occultisme poétiques. Ses vers d’une limpidité extrême en témoignent :

Pour moi, grâce à mes yeux faits seulement pour voir,
Je vois l’absence de signification en toute chose ;
Je vois cela et je m’aime, puisque être une chose c’est ne rien signifier du tout

Le réel est sans qualités. Il est. Tel est le principe d’identité défini par Rosset : A est A.

Le papillon, est, sans plus, papillon
il n’est pas vert, c’est le vert qui est vert

La tautologie élimine le double du réel, ce qui le parasite en croyant lui donner du sens. De toute façon :

Penser c’est avoir mal aux yeux

Caeiro comme Rosset privilégie les sensations sur la raison :

Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…
Ou :
La lumière est pour moi une réalité immédiate

Caeiro croit à la joie, à l’adhésion consciente au réel dont Rosset a traité dans La Force majeure. Rien ne sert d’espérer, le réel est tel qu’il est. C’est en fréquentant le tragique des choses que la joie peut advenir :

L’effarante réalité des choses est ma découverte de tous les jours

Cet article est une merveille. En organisant la tranquille collision de deux écrivains que tout oppose à première vue (y compris dans leur existence physique), il révèle les deux œuvres d’une façon inattendue. Chacune est éclairée à la lumière de l’autre. Le procédé est-il fondé ? On s’en moque. La lecture et la pensée sont choses intimes avant d’être science. Peu importe la preuve. Voilà l’expérience grandeur nature de ce que Pessoa/Alvaro de Campos écrivait au sujet de Caeiro : je sentis de façon charnelle que j’étais en train de discuter, non avec un autre homme, mais avec un autre univers.
Voilà le plaisir qu’on est à-même de ressentir au contact de toute œuvre, de tout être.

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