Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18 octobre 2011

CHOUETTES LES NIPPONS !

43721288.jpgJunya Watanabe, spécialiste japonais de Palante a eu la double gentillesse de commenter Le Coffret et de me proposer une traduction en français de son commentaire. Je l’en remercie très chaleureusement. (PS : désolé pour la contrepèterie du titre, elle était trop tentante !)...)

* * *

L’auteur de ce livre, Stéphane Beau, est un des mes « amis du monde palantien » qui avait écrit la préface de ma traduction japonaise des Antinomies entre l’individu et la société, et m’avait gentiment cité dans la préface des Chroniques complètes de Georges Palante.

Sur la couverture de ce livre, on peut voir – à moins que je ne me trompe – la couverture de la liste des livres interdits par Vatican au 18ème siècle.

Le Coffret est une dystopie (c’est en tout cas une lecture possible), qui représente la société européenne dans les années 2090, où l’augmentation de la productivité et la recherche de l’efficacité dans le travail sont poussées à l’extrême, et où les livres sont abolis et interdits, parce que considérés comme porteurs d’idées dangereuses. Même le terme de « philosophie » y apparaît coloré de connotations négatives.

Nathanaël Crill, héros du roman, trouve un coffret dans le grenier de sa maison, et dans ce coffret, les livres interdits de Montaigne, Nietzsche, Freud, Palante, Ernst Jünger et David Thoreau. Il découvre également dans ce même coffret, un autre livre intitulé À l’aube de la dictature universelle signé Jean Crill, son grand-père. Il commence à les lire, secrètement.

Dans la cafétéria de la compagnie où il travaille, Nathanaël confie son secret à son collègue Phil, en qui il avait jusqu’alors une totale confiance. Mais, ce dernier ne prête aucun intérêt aux propos de son ami et leur conversation, enregistrée à leur insu, amène rapidement la police sur les traces de Nathanaël.

Le livre du grand-père, À l’aube de la dictature universelle est enchâssé, en gigogne, dans l’histoire du Coffret. Ces deux textes se développent en interaction, en faisant se croiser les idées et les destins du grand-père et du petit-fils.

Un matin, l’inspecteur de la police Mirmont débarque chez Nathanaël avec ses subalternes. Ils découvrent les livres interdits.

En se parlant Nathanaël et Mirmont constatent qu’ils y a de curieux points de rapprochement entre leurs deux points de vue. Ainsi, Mirmont dit : « Les gens n’ont plus le sens de responsabilité. Quoi qu’ils fassent, ils ne se sentent responsables de rien. » Ce à quoi Nathanaël répond : « Vous savez que la manière dont vous parlez des hommes et de leurs faiblesses, n’est pas si éloignée que cela de celle dont font usage les auteurs que vous me reprochez de lire ? » Et il cite Palante :« Initiative et responsabilité vont de pair. L’éclipse de l’initiative individuelle entraîne l’éclipse du sentiment de la responsabilité. La caractéristique des âmes contemporaines, c’est l’horreur de la responsabilité personnelle ; c’est le désir de noyer cette responsabilité personnelle dans la responsabilité collective. » (Passage tiré de Combat pour l’individu de Palante.)

Alors que Nathanaël est dehors avec Mirmont qui doit l’emmener au commissariat, une voisine se met à protester violemment contre le policier dont la voiture encombre le trottoir. Trompant la surveillance de Mirmont, Nathanaël s’enfuit en attrapant au vol le livre de son grand-père. Mirmont lève son revolver, mais après une seconde d’hésitation il laisse s’échapper le fugitif sans tirer dessus.

Après trois jours d’errance, Nathanaël trouve un abri dans un hangar abandonné dans la « Zone Rurale ». Il y passe, isolé, quelques semaines très difficiles au cours desquelles il poursuit la lecture de l’ouvrage de son grand-père.

Affaibli par la faim, la soif et le froid, Nathanaël rentre finalement discrètement chez lui. Rien n’a changé dans sa maison. Montant dans le grenier où il avait trouvé le livre de son grand-père, Nathanaël sombre dans un sommeil profond.

Quand il se réveille, il découvre Mirmont près de lui. Constatant son état pitoyable, le policier appelle une ambulance, mais Nathanaël se jette par la fenêtre en expliquant : « Dans la réalité qui est la nôtre, le problème de la liberté n’est qu’un faux problème car l’immortalité n’existe pas. » « L’homme libre est celui qui a compris qu’il n’y avait pas  de choix, pas d’alternative, et qui considère que la mort est une partie de son existence. [...] C’est pour ça qu’il n’en a pas peur. »

L’histoire se termine ici.

 

À qui Nathanaël a-t-il fait du tort ? Il a voulu lire tranquillement le livre rédigé par son grand-père, et ceux qui l’ont influencé. Pourquoi ces livres était-ils interdits par les lois dans les années 2060 ? Il s’agissait d’interdictions préventives, pour éviter une baisse de productivité et d’éventuels désordres de la société.

Mais les pensées dont parlent les livres, même les pires aux yeux de l’administration de la sécurité publique, sont évidemment ouvertes à de diverses interprétations, dont l’influence sur les lecteurs n’est pas prévisible. Et si quelqu’un agit mal, cela est moins imputable à la lecture qu’à la personne qui agit ainsi.

D’ailleurs, quelle instance pourrait décider que tel et tel discours est « nuisible » ? Ce genre de jugement, qui n’aurait pas de vrai fondement, peut être manipulé arbitrairement par ceux qui ont le pouvoir.

On comprend facilement cette absurdité lorsqu’on a affaire à la situation ainsi caricaturée de l’interdiction totale de livres, mais qu’en est-il de celle, plus nuancée, où la circulation des discours avec les tendances spécifiques sont volontairement interrompue ?

Il me semble que c’est justement ce qui se passe actuellement au Japon. Ainsi, pourquoi monsieur Takashi Hirose, qui avait énormément d’occasions de prendre la parole à la télévision dans les années 1980 (la période où on parlait beaucoup de Three Mile Island et de Tchernobyl), n’en a plus aucune maintenant sauf sur les chaînes de télévision satellite ?

Car ce que je constate personnellement, c’est qu’une partie considérable des symptômes de dystopie décrits dans Le Coffret est déjà réalisée dans le Japon actuel.

Les livres, par exemple. Ils n’ont pas eu besoin d’attendre une interdiction pour se retrouver à l’agonie. Et l’augmentation du temps de travail. J’ai souris amèrement en lisant que Nathanaël « travaillait entre quarante-cinq et cinquante heures par semaine pour gagner de quoi survivre honorablement ». Réalité banale des tokyoïtes !

Les mots de Phil, de la même manière : « Qu’est-ce que tu racontes là, bonhomme ? C’est quoi, tes questions ? Je n’aime pas trop quand tu tournes autour du pot, comme ça... C’est quoi ton problème, et c’est qui ces types dont tu me parles, tes... « philosophes » ? Ils ne m’ont pas l’air de tenir des discours très règlementaires... », m’ont également fait songer à cette hostilité contre la lucidité et contre l’intelligence, hélas, si courante au Japon.

Car les gens ont tendance à mépriser les pensées indépendantes, peu dociles au régime, comme si elles étaient immorales en soi (Par exemple, ceux qui étiquettent le mouvement anti-nucléaire comme « agitateur antisocial » et qui oublient de parler de la compagnie d’électricité qui a déversé 15 billions de becquerels de radioactivité ! Qui sont les « antisociaux » ?)

Il va sans dire que les romans de dystopie sont généralement des expressions du pessimisme. Palante considérait ce dernier, dans son livre Pessimisme et individualisme, comme une des caractères importants de la littérature européenne du 19ème siècle, et s’inscrit lui-même dans cette tendance.

On peut reconnaître, comme le faisait Palante, plusieurs catégories de pessimismes. Le pessimisme historique par exemple (illustré par la conception de l’histoire comme une décadence chez Nietzsche).

Moi même, tout comme l’auteur du Coffret, je me crois pessimiste. Mais il me semble qu’actuellement, le pessimisme n’a plus besoin de voir l’avenir en noir. Si Le Coffret avait été écrit pour servir d’avertissement, la situation autour de cet ouvrage serait, me semble-t-il, moins désespérée. Mais, moi qui me trouve au Japon en 2011, je ne peux m’empêcher de croire que je vis déjà dans une dystopie qui s’est (paradoxalement) réalisée.

Je conseille vivement la lecture de ce livre à tous ceux qui sont intéressés par la critique sociale ou par la critique de civilisation contemporaine.

Jun-ya WATANABE

Commentaires

Sûr que c'est chouette, ce voyage du Coffret au pays du soleil levant.
Avec une plaisante contrepèterie, en prime. Sans doute intraduisible en japonais.

Écrit par : Bertrand | 19 octobre 2011

J'ai principalement été marqué par le parallèle qu'il fait avec la réalité quotidienne actuelle des japonais. Même si je sais que mon Coffret faisait semblant de parler du futur pour mieux parler du présent, cela est toujours un peu effrayant de constater qu'on n'avait pas complètement tort...

Écrit par : stephane | 19 octobre 2011

J'ai relevé aussi l'effrayant parallèle. La force du Coffret, je crois l'avoir écrit, c'est qu'il n'est pas une science fiction sous des allures de SF...Est-ce que Matin Brun est une science fiction ?
Non. Une angoisse qui prend ses racines dans un terreau bien réel.
Et c'est là aussi, que j'ai vu personnellement, se rejoindre Le Coffret et 23h23, Pavillon A.

Écrit par : Bertrand | 19 octobre 2011

Les commentaires sont fermés.