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27 mars 2011

MAURICE DRACK DANS ROCAMBOLE

122.jpgJean-Luc Buard a bien aimé Chair fraîche, de Maurice Drack (Ed. du Petit Pavé), et il le dit dans le n°54 de Rocambole (consacré au centenaire de Fantômas).

 

REDÉCOUVERTE DE MAURICE DRACK (1834-1897)

Le Rocambole se doit de saluer une initiative complétant notre activité en faveur de la redécouverte du roman policier et criminel du XIXe siècle.

Les Editions du Petit Pavé viennent de rééditer, sous l’impulsion de Stéphane Beau, un roman d’aventures criminelles de Maurice Drack, Chair fraîche, datant de 1887, que le préfacier situe, à juste titre, dans la lignée de Boisgobey et de Lermina. Maurice Drack n’est pas tout à fait un inconnu pour le rocambolien, bien que cet auteur n’ait jamais été désigné comme un « précurseur » du roman policier, ne figurant ni dans le Guide du polar, ni dans le Dictionnaire des littératures policières de Mesplède, ni dans l’ouvrage d’Elsa de Lavergne (cf. Rocambole 50, pp. 146-149). Drack s’est signalé pour ses adaptations théâtrales d’après Dumas et avec Erckmann-Chatrian, qui sont citées dans les bibliographies de nos deux dossiers sur ce sujet. Il fait surtout partie de la « clique à Lermina », depuis 1868, date où il collabore à son Satan, et sera un de ses amis sans doute proche jusque dans les années 1880, faisant aussi partie de « 1’écurie Boulanger », ces auteurs dont les romans feuilletons sont publiés en livraisons illustrées par l’éditeur attitré de Lermina. Celui-ci lui consacre d ailleurs un article très bien informé dans son précieux Dictionnaire de la France contemporaine (1885).

Mais, disparu jeune, Drack ne fit plus parler de lui par la suite et on oublia ses quelques romans feuilletons, qui contribuèrent, parmi ceux de nombreux autres auteurs, à édifier le genre du roman d’aventures criminelles à la suite de Fortune du Boisgobey.

Aussi, est-ce à une vraie redécouverte que nous convie cette réédition. Ce roman relativement court (330 pages) se signale par plusieurs aspects assez originaux, à côté de caractères plus classiques.

Sa première partie, qui pose les éléments de l’intrigue et notamment le dol, est en effet composée principalement de courses-poursuites, filature, enquête, séquestrations, mise en place d’un vaste complot (captation ou détournement d’héritage, ou plutôt de la succession d’une affaire bancaire, à la suite de malversations financières), avec une série de personnages louches ou pittoresques, y compris un chien-détective nommé Phanor (clin d’oeil à Ponson du Terrail ?). Autre clin d’œil à Ponson, une partie de l’intrigue se déroule à Fay-aux-Loges, dans le Loiret. Cela ne semble pas innocent. Il y a déjà un épisode trouble dans un cabaret borgne, avec une troupe de « sirènes » (qui s’empare d’un des héros, lequel disparaît dans leurs filets).

L’originalité vient dans la seconde partie, présentant une sorte de communauté utopique, les chevaliers de la Flemme, ou « Flemmards », habitant l’abbaye de la Flemme, sise du côté de la rue Notre-Dame-des-Champs et de la rue Vavin (la configuration topographique est clairement indiquée). Les six personnages composant cette société secrète de redresseurs de torts forment une équipe comparable à celle de Doc Savage, chacun ayant une spécialité. Ce sont des as du déguisement, dotés d’un courage à toute épreuve, de capacités d’analyse extraordinaires et capables de se lancer dans l’action de façon coordonnée.

Le côté utopique vient de leur organisation sociale particulière. Chacun des six consacre, à tour de rôle, deux mois de son temps annuel au travail pour la communauté (p. 141-142), pour permettre à ses compagnons de dégager du temps libre de tout souci, pour vaquer à leurs occupations préférées, ou... jouer aux redresseurs de torts.

Nous avons ici la principale originalité de ce roman, qui met en place un affrontement entre deux groupes de personnages, une organisation vouée au mal et une confrérie de justiciers. Il n’y a pas véritablement de héros dans le roman, du moins ils sont multiples, autant que l’action, qui se déploie sur de nombreux plans, au cours de divers épisodes. Mais cet affrontement de communautés semble être un caractère assez rare dans le roman populaire. C’est pourquoi ce roman diffère du schéma général qui va des Mystères de Paris à Fantômas, en passant par Monte-Cristo et Arsène Lupin, c’est-à-dire du schéma du surhomme héroïque. Ici les héros, même s’ils sont très forts, ne sont pas des surhommes, mais l’association qu’ils forment permet d’obtenir des effets surhumains bien nécessaires pour contrecarrer les complots terrifiants qu ils ont a vaincre.

Le groupe de héros négatifs (présenté dans la troisième partie) est, lui, organisé en association religieuse, aux ramifications multiples. Ou plutôt, ce sont des personnages qui usurpent l’habit et les qualités religieuses à des fins criminelles. L’organisation dirigée par un faux Monseigneur cache ses activités sous des aspects caritatifs. Il n’y a pas, à proprement parler, de discours anticlérical dans ce roman, bien que ce choix narratif ne soit pas innocent, et puisse prêter à confusion. Le propos de l’auteur n’est pas de dénoncer l’Eglise et son organisation. Le comportement criminel des personnages négatifs ayant revêtu 1’habit religieux leur appartient en propre et n’est pas attribué à l’autorité qu’ils usurpent. Mais il est intéressant, dans le contexte de guérilla religieuse de l’époque, de voir que ces personnages empruntent ou détournent les fonctions ecclésiastiques sur une vaste échelle, avec l’hypocrisie qui va avec. A ce titre, la scène de « detournement de mineure », qui donne une partie de son sens au titre Chair fraîche, vaut le détour. L’association criminelle utilise, en effet, des moyens douteux que la morale reprouve, pour perdre de réputation les personnes aux quelles elle s’attaque.

La dernière partie, assez courte, réunit tous les fils de l’intrigue. On y assiste à l’« exfiltration » d’une victime, et on découvre les effets d’un poison qui rend fou (poison conjectural probablement, tandis qu une autre drogue, dans la troisième partie, est utilisée comme un redoutable sérum de vérité).

La conclusion est singulière : l’auteur termine sur une petite note d’amertume curieuse, le brave chien-détective Phanor n’ayant pas eu de récompense ni de reconnaissance pour son action déterminante ! Pas le moindre nonos ! Dans le feu de l’action, on l’a oublié, et c’est bien triste.

Bref, un roman fort curieux, méritant à tous points de vue une redécouverte. Félicitations à Stéphane Beau et aux Editions du Petit Pavé ! Voici un roman d’aventures criminelles inconnu, qui présente bien des caractères inhabituels, et qui ne s’inscrit pas dans les schémas traditionnels héroïques qui prévaudront par la suite.

Jean-Luc BUARD

09:00 Publié dans En vrac | Lien permanent | Commentaires (0)

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