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29 mars 2011

UNE CHAUSSURE CHEZ OCTAVE

img745.jpgStéphane PRAT dit du bien de La Chaussure au milieu de la route dans le n°18 des Cahiers Octave Mirbeau :

Que pourrait-on connaître du Monde sinon soi-même ? Évidence solipsiste qui met l’individu au centre des choses (mais les choses ont-elles un centre ?), et dans le même temps le condamne à demeurer à jamais étranger à lui-même, à jamais indéterminé. Stéphane Beau fait de ce double inconvénient d’exister le thème majeur du présent recueil de nouvelles, ciselées avec une telle concision, une telle simplicité, que les rivages fantastiques les plus froids, mortels, meurtriers ou suicidaires, (La Plage, Cinnamon Girl, Arthur Boudin), se laissent accoster avec une candeur désarmante.

Un déclic presque imperceptible, l’irruption inopinée d’un détail dont on ne remarque l’incongruité qu’après coup, et bientôt vacille la douteuse frontière entre réel et illusion, lucidité et folie. Comme cette simple chaussure au milieu de la route, une chaussure de femme en équilibre sur l’asphalte, pile dans l’axe de la ligne blanche, et qui désaxe inexplicablement le quidam remarquant sa présence. Cette nouvelle, dont la chute est un peu forcée et réclame sans doute trop de l’imagination du lecteur, n’en accorde pas moins l’ensemble à son diapason, lui offre pour ainsi dire comme clé de voûte l’aiguille creuse d’un talon... Et une petite musique désenchantée court ces pièces de non-choix – le libre arbitre n’y est pas à la fête ! – portée par des personnages sans espoir apparent qui, selon les termes de l’un d’entre eux, n’ont pas choisi la solitude mais se sont simplement résolus à se la coltiner sans se la raconter, sans se la jouer.

Mon faible personnel est allé à la mésaventure providentielle de ce « croque-mort » (La Veuve), où la hantise du double prend un tour tragi-comique pendable, le double croquant son mort encore chaud, à peine mis en bière, prenant littéralement sa vie et l’y remplaçant parfaitement, en douceur, malgré soi. Et mes impressions les plus fortes me ramènent à la trilogie clinique, fin de vie branchée en triphasé sur le Livre, véritable personnage principal de ce recueil. Premier volet : le fantôme du lecteur, de la lectrice qui transmettent le livre (Le Veilleur de nuit) ; deuxième volet : la folie, pas douce du tout, la mégalomanie à l’œuvre, en sous-main, dans toute création humaine (La Bombe) ; et enfin et encore : Le livre, le chef-d’œuvre passé inaperçu (Le Livre d’une vie), qui aurait pu métamorphoser de fonds en comble l’existence du lecteur invétéré, (si précisément celui-ci n’agonisait à l’hôpital…), au point, qui sait ? d’en faire un véritable auteur, de donner à ses intuitions des dimensions susceptibles de montrer, de révéler l’humain d’une manière inédite. Ou de simplement vivre, de vivre simplement.

Entre les lignes de ce recueil d’une centaine de pages, rôde l’obsession du manquement à soi-même, que constituerait toute existence, dont le pire est non pas la mort, le retour simple pour le néant (La  porte du diable), mais bien de s’apercevoir, sur le point de grimper sur le marche-pied du dernier train, qu’on est passé à côté de soi, sa vie durant. Le compositeur de ces variations aigres-douces se présente d’ailleurs volontiers lui-même comme un grand malade (Dernières lignes et Journal intime), taraudé par l’idée qu’en se nourrissant de livres, qu’en les becquetant, à proprement parler, insatiable et jusqu’à épuisement, il ne soit en réalité passé à côté de la vie.

Stéphane Prat

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