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13 octobre 2010

DES CASTORS AU GROGNARD...

ManuelCJ1.jpgEn novembre 2009, Frédéric Freney lançait un très éphémère blog : Man on the book. Il avait posé à divers interlocuteurs une série de questions. Je republie ici mes réponses.

 

Quel est votre plus ancien souvenir de lecture ?

 

Mon plus ancien souvenir de lecture remonte au temps où, enfant, je commençais tout juste à déchiffrer les syllabes. Et curieusement, moi qui ai généralement plutôt du mal à faire ressurgir des souvenirs précis de mon enfance, j’ai toujours gardé une image parfaitement nette de ce moment là où, sans doute âgé de cinq ans, j’ai découvert que je parvenais à lire des mots (ce n’était que des « le », « la », « ne » « te » et peut-être d’autres petits mots simple, mais peu importe). Je me revois parfaitement, sur mon lit, allongé sur le côté gauche, orienté vers le mur, un Astérix (je ne me souviens plus lequel hélas) entre les mains. Et soudain, « flash », la révélation : les bulles blanches remplies de lettres ont un sens ! Chaque bulle renferme un message ; chaque message renvoie à un autre message : tout un monde parallèle, qui ne demande qu’à être exploré, s’ouvre à moi ! Je n’ai bien sûr pas conceptualisé la chose d’une manière aussi précise à l’époque, mais le choc a dû être réel pour qu’il soit ainsi resté gravé dans ma mémoire.

 

Le second choc littéraire doit se situer un ou deux ans plus tard lorsque mes parents m’offrent un Manuel des Castors Juniors, livre sensé renfermer tous les savoirs possibles et imaginables. Le livre, était doté d’un petit cadenas qui rendait son contenu encore plus précieux et mystérieux. Cette idée de livre renfermant tous les savoirs m’est toujours restée depuis et mon goût pour les archives, les vieilleries, les auteurs oubliés, n’est sans doute pas complètement étranger à cette expérience fondatrice qu’à été pour moi cette lecture du Manuel des Castors Juniors !

 

Votre goût des livres a-t-il évolué avec le temps ?

 

J’ai eu l’occasion de relire quelques Astérix, dernièrement, mais pour la plupart je les connais par cœur, et mon Manuel des Castors Juniors a hélas disparu depuis bien longtemps… J’ai donc été obligé d’évoluer !

 

Je distinguerais trois grandes phases d’évolution dans mon approche des livres. La première phase, disons de six ans à quinze ou seize ans a été une période de boulimie désordonnée. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main, sans aucun tri, sans distinction.

 

Vers l’âge de seize ans, grâce à l’école, j’ai découvert qu’il y avait des auteurs qui avaient plus la cote que d’autres, et qu’il était de bon ton d’avoir lu si l’on ne voulait pas passer pour un nigaud. J’ai donc commencé à ingurgiter – parfois pour mon plus grand plaisir, mais parfois avec plus de mal – tous les grands noms de la littérature française. Cette période de ma vie de lecteur, qui est peut-être celle où j’ai le plus consolidé ma « culture générale », n’a pas forcément été celle où j’ai pris le plus de bon temps (même si j’y ai fait des rencontres sublimes). Car le moteur qui me tirait vers l’avant n’était plus le plaisir, hélas, mais le désir d’acquérir un bagage et d’essayer de ressembler à un « bon » lecteur, qui a lu les « bons » livres et qui, de ce fait, est digne de respect. C’est aussi à cette époque que j’ai commencé à avoir honte de certaines de mes lectures passées (Maurice Leblanc, Agatha Christie, Gaston Leroux…).

 

Le sursaut salutaire a mis un peu de temps à se produire… Et là encore, il repose sur trois ou quatre rencontres littéraires qui s’échelonnent dans le temps, entre ma dix-neuvième et ma vingt-et-unième année : Là Bas de Huysmans, Les Complaintes de Jules Laforgue, Le Docteur Faustus de Thomas Mann, Par delà le Bien et le Mal, de Nietzsche, Les Antinomies entre l’individu et la société de Georges Palante… Et ce constat qu’il y a, parmi les millions de livres qui existent, des livres qui sont faits pour moi, – ou moi pour eux –, des livres qui m’attendent. Prise de conscience aussi, concomitante, que la vie est courte et que je n’ai pas de temps à perdre à lire indistinctement tout ce qui me tombe sous la main, ou à m’acharner à lire exclusivement que ce qu’il est « convenu » de lire dans l’espoir d’obtenir un jour l’estampille officielle de « fin lettré ».

 

Depuis, le lecteur que je suis passe son temps à suivre ses propres fils, ses propres coups de cœurs… Je ne cherche pas à savoir où ils m’entraînent. Un auteur me renvoie à un autre. Un livre m’ouvre la voie vers d’autres livres, d’autres rencontres… Et pour le moment, ce fonctionnement me convient parfaitement…

 

Quel livre vous a, entre tous, le plus marqué ?

 

Là encore, on est encore dans le registre du « choc ». Pas d’explication rationnelle. Juste un souvenir qui surgit immédiatement dès qu’on me pose cette question. Et de la même manière que je me souviens de moi, sur mon lit, avec mon premier Astérix, je me revois, dans une autre chambre, une dizaine d’années plus tard, en train de dévorer Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo, avec cette impression étrange que ce souvenir se situe, d’une certaine manière, en dehors du temps, à la marge du déroulé chronologique de ma vie. Cette impression curieuse de moment privilégié, échappant au cadre habituel de l’espace et du temps, se renouvellera quelques années plus tard avec La Montagne magique de Thomas Mann. Ces deux livres ne sont pas mes livres de chevet pourtant. J’ai même essayé de relire le second ouvrage dernièrement et j’ai abandonné au bout d’une cinquantaine de pages.

 

En fait, si je me penche sérieusement sur la question, je constate qu’il y a des dizaines d’autres livres qui ont compté beaucoup plus, pour moi, que ces deux là. Mais c’était à un degré plus « cérébral », plus intellectuel, moins « organique. C’est sans doute pour cela que quand on me pose la question : « quels livres vous ont le plus marqué », c’est à ces deux ouvrages là que je pense spontanément… Avec Les Travailleurs de la mer et La Montagne magique, on est dans le registre du coup de foudre, de ces fractures émotionnelles aussi fondamentales qu’inessentielles…

 

À quel moment lisez-vous ?

 

Tout le temps. Mon emploi du temps étant assez chargé, ma lecture est de ce fait fractionnée, et je profite de chaque minute de libre pour lire, ne serait-ce qu’un paragraphe ou deux. C’est une habitude à prendre…

 

Quel(s) rapport(s), selon vous, les livres et la vie entretiennent-ils ?

 

Impossible de répondre à cette question d’une manière générale. Je ne peux y répondre qu’en ce qui me concerne. Le livre occupe une place centrale dans ma vie, c’est évident. Une place excessive, sans doute. J’ai même tendance à estimer que cette importance majeure des livres, pour moi, relève plus d’une forme de pathologie que d’une noble particularité dont je pourrais être fier et éventuellement m’enorgueillir. J’ai l’impression, hélas, qu’en ce qui me concerne, je suis dans un registre s’apparentant à une forme d’addiction. Et, de la même manière que l’alcoolique n’a guère le réflexe de se vanter de sa passion, mon addiction aux livres m’apparaît généralement comme étant honteuse et assez inavouable.

 

Comme toutes les addictions, l’amour des livres est un « vice » paradoxal : à la fois il m’aide à vivre (en m’obligeant à progresser vers un certain « moi-même » toujours en quête de sens et de dialogues silencieux avec tous les grands esprits qui m’ont précédés dans cette quête, aussi bien dans le domaine du Beau, que de la pensée, de la philosophie…) Mais en même temps, je reste persuadé que mon amour des livres me fait tragiquement passer à côté d’un autre « moi-même », qui aurait pu vivre tranquillement, sans se poser de questions, en profitant paisiblement de sa petite vie de famille, de la beauté des choses… C’est pour ça que je n’ai aucun dédain à l’égard de ceux qui ne lisent pas ou peu ou qui n’accordent pas d’importance majeure aux livres. Aucun dédain, non… une certaine forme d’envie plutôt…

 

Stéphane Beau

06:00 Publié dans En vrac | Lien permanent | Commentaires (0)

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