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23 septembre 2010

ELEMENTAIRE MON CHER FREDERIC

photoelem52.jpgDans le n° 136 de la revue Eléments (juillet-septembre 2010), Ludovic Maubreuil propose une très belle analyse de Motus, le recueil de nouvelles de Frédéric Saenen (numéro 13 du Grognard)

Le texte, ci-dessous, histoire de motiver les éventuels acheteurs encore hésitants :

 

C’est avec une certaine jubilation que nous avons découvert les nouvelles de Frédéric Saenen, dont nous connaissions déjà le conséquent travail de critique littéraire – à Cancer ?, au Magazine des livres, à Jibrile –, mais aussi à l’alacrité de plume (le magnifique texte paru en 2006 dans la revue Tsimtsoûm, « L’être et le néon », sous-titré « Géographie des putains »). Volontiers polyphoniques, mêlant adroitement voix intérieures, déclarations d’intention, phrases toutes faites, descriptions faussement neutres et vrais dialogues de sourds, à la fois glaçantes et drôles (leur désespoir étant de ce fait toujours d’une politesse extrême), ces histoires sardoniques à la lisière de l’anticipation, nous parlent bien d’aujourd’hui, autrement dit des compromis et des fausses gloires, du ressentiment et de l’exil des inadaptés héroïques aux réseaux sociaux, aux galas aux déflorations, tristes sires qui ne peuvent qu’être regardés avec méfiance par les tribus enthousiastes. Les différents narrateurs de ces six nouvelles refusent en effet de jouer le jeu, de passer leur temps à l’affiner, de se laisser gober par « l’hydre du fun », et c’est par la poésie ou la cruauté, l’œuvre d’art ultime ou le stratagème malicieux, qu’ils retournent à l’envoyeur les flèches empoisonnées des communicants. Voir ces derniers pris au piège de l’incompréhension est une jouissance bien rare dans la littérature contemporaine, or c’est ici toute une galerie de salauds bien dans l’air du temps qui en prennent pour leur grade : « piranha métrosexuel » en proie au doute, « crapule managériale » soudain vacillante, représentants divers de l’engeance « qui pue la belle vie facile, sans trop de questions, épicurienne, carpediemiste au sens vulgaire, hollywoodien du terme s’entend », brutalement soumis à la misère du corps ou de l’esprit... Malades d’époque trop saine, les héros de Saenen osent cultiver le secret et le silence dans un monde qui aboie; Ils appartiennent bien au « prolétariat Intellectuel » théorisé par Raymond Abellio, souffrant de l’acculturation et de l’érotisme de masse, du paraître-roi, des « failles de l’imposture communicationnelle pour reprendre les propres mots de l’auteur détaillant ses intentions en avant-propos. Comme Gilles dans « Ciel de lit », le premier récit du recueil et le plus beau sans doute, ils ont fini mélancoliquement par atteindre cette « dimension supérieure du cours des choses qui n’admet plus la soumission totale, mais qui cependant n’a rien du terrain d’exercice d’une liberté illimitée ». Traitant de la monstruosité du temps et de l’immaturité de ceux qui s’y trouvent enserrés comme de ceux qui s’y confrontent, ces fables à la mécanique redoutable sont à rapprocher sans hésitation de celles du brillant conteur qu’était Roald Dahl.

Ludovic Maubreuil

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