Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02 avril 2010

SUR LA LITTERATURE # 1/3

dialogue.jpgMa première impression en lisant le débat opposant Juan Asensio, François Monti et Éric Bonnargent, a été, je ne m’en cache pas, de la déception. Impression, en effet, que les dés sont plus ou moins pipés dès le départ, et que le débat, présenté comme étant un débat d’idées (sur la manière de distinguer « livre et livre ») est en fait un débat d’identités. Débat au cœur duquel les trois compères sont moins là pour réfléchir ou pour être cohérents que pour dire, subjectivement et péremptoirement, qui ils sont, et par la même occasion, rappeler aux autres les codes qui leur permettent de préciser à leur tour s’ils se reconnaissent ou non dans cette identité. Paméla Ramos, d’ailleurs, dans sa préface, l’annonce très clairement : « Il nous faut trouver nos semblables ».

Ces entretiens font explicitement suite à un échange de commentaires qui avait eu lieu sur le blog du Grognard en novembre dernier. À cette époque, n’ayant pas encore suffisamment mesuré la dimension identitaire de ces échanges, j’ai naïvement essayé de discuter les points de vues de mes contradicteurs, de questionner leurs logiques etc. Mal m’en a pris car, ils ont immédiatement assimilé mes propos à des attaques personnelles (normal, puisqu’ils n’étaient pas sur le terrain des idées, mais sur celui de l’identité). Leurs réponses, comme il se doit, n’ont pas consisté à déconstruire mes arguments, mais à s’en prendre, à leur tour, à mon identité. Et à ce niveau, j’ai eu droit à tout ce qui se fait de mieux dans le genre : ignorant, sophiste, insultant, méprisant, schizophrène, inintelligent, inculte, cuistre, arrogant, j’en passe sûrement. Mais pas une seule fois (et quand je dis « pas une seule fois », ce n’est pas une figure de style) mes interlocuteurs n’ont jugé bon de se dire : « tiens, c’est intéressant ce qu’il dit : et si je prenais la peine d’envisager qu’il a raison ? Ou tout du moins d’admettre que je n’ai pas été assez précis ? »

*

Attention : quand je parle d’un débat d’idées, c’est vrai, je ne parle pas de n’importe quoi. Je parle d’un débat qui repose au moins sur un certain nombre de contraintes méthodologiques et épistémologiques incontournables qui sont : être précis sur les mots que l’on emploie, sur les définitions qu’on leur donne, éviter les concepts flottants, être vigilant quant à la solidité des arguments que l’on propose, et essayer de respecter du mieux qu’on peut les arguments des parties adverses.

Et, force est de constater que certaines de ces contraintes basiques ont une nouvelle fois été malmenées dans le débat qui oppose Juan Asensio, Éric Bonnargent et François Monti. Arrêtons-nous sur quelques exemples.

La manière dont Éric Bonnargent ouvre le bal, déjà, pose question. Il donne en effet l’impression de répondre à des opinions avancées dans le débat auquel il a participé, il y a quelques mois de cela sur le blog du Grognard. Sauf qu’aucune des critiques qu’il dénonce n’a été formulée dans les termes qu’il utilise. Reprenons ses propos : « Lors d’un débat qu’a suscité cet entretien, il nous a été reproché cette distinction; un livre est un livre et seul un jugement subjectif et donc illégitime permettrait d’opérer une hiérarchie. » Je mets Éric Bonnargent au défi de citer une phrase où je dis qu’un jugement subjectif est illégitime. – « Dans tous les domaines artistiques, il est permis d’établir des différences, mais, étrangement, pas en littérature. » Encore une fois, je mets l’auteur de ces propos au défi de trouver sous ma plume une telle opinion – « Pire encore, dire qu’il y a de bons livres et de mauvais livres ferait de nous des fascistes. » Je rappelle juste que c’est Éric Bonnargent en personne qui a amené ce terme de « fasciste » dans le débat, vous pouvez aller vérifier. Nous relancer ensuite ce terme à la figure est un drôle de procédé. – « L’argument consistant grosso modo à dire que si nous nous permettons d’émettre un tel jugement de valeur en ce qui concerne les livres, cela conduisait nécessairement à faire la même chose avec les hommes. » « Nécessairement » ? Qu’il me montre alors où j’ai ainsi parlé de « nécessité ».« "Tout se vaut" semble être devenu le credo bien-pensant. » Là encore, je mets Éric Bonnargent au défi de trouver un extrait où je soutiens cette idée que « tout se vaut », idée complètement opposée à ma vision des choses… Curieux, non, comme méthode ? Que doit-on en penser ? Étourderie ou malhonnêteté ? Indéniable manque de sérieux en tout cas…

Autre point qui me semble gênant : tout au long du débat on note que les trois interlocuteurs utilisent comme voulant dire à peu près la même chose les termes « distinction », « différence » et « hiérarchie ». Mais, parler de « distinction » entre les livres n’est pas la même chose que de parler de « différence » ou de « hiérarchie », et cette façon de tout mélanger n’est pas sans conséquences logiques. Car bien sûr qu’il serait absurde de nier qu’il y a des « différences » entre les livres, entre les auteurs, entre les critiques… Bien sûr qu’en termes de « différences » il y a « livre et livre » puisque deux livres « différents » sont forcément… différents (ils ne sont pas composés des mêmes mots, des mêmes phrases, ils n’ont pas été écrits par le même auteur, publiés par le même éditeur…)

L’idée de « distinction » apporte déjà une dimension supplémentaire en termes de valeur. Là où la « différence » se contente de noter que deux choses ne sont pas identiques, la « distinction » laisse sous-entendre que cette « différence » peut servir de base à une organisation hiérarchique entre « littérature grand public et littérature exigeante ». La distinction, c’est de la hiérarchie qui avance masquée, d’une certaine manière, une hiérarchie qui tend à se présenter comme allant de soi et découlant d’une autorité supérieure, indépendante de la volonté de ceux qui la nomme, c’est le registre de la « noblesse » (et c’est surtout sur ce registre que les trois interlocuteurs du débat que nous étudions vont jouer).

La « hiérarchie », enfin, est un principe clair, basé normalement sur une échelle (ou grille) de valeurs qui doivent pouvoir être définies de manière précise. Elle n’est pas seulement un système de « classement » (comme dans une compétition sportive par exemple où la question de la « valeur » se mêle à celle de l’« ordre ») mais aussi un principe d’autorité.

Donc, lorsque Éric Bonnargent écrit « Dans tous les domaines artistiques, il est permis d’établir des différences, mais, étrangement, pas en littérature », il déplace volontairement le débat dans un registre qui l’arrange en parlant de « différences ». Bien sûr que, dans cette optique, on ne peut qu’être d’accord avec lui. Bien sûr que, dans le domaine littéraire, comme dans tous les autres domaines, on peut établir des « différences ». Mais cela ne justifie pas en soi le fait que l’on puisse ou non établir des « distinctions » ou des « hiérarchies »…

Ce flottement laissé dans l’usage des termes « différence », « distinction » et « hiérarchie » est, selon moi, très embêtant, car il permet (et cela se vérifie à plusieurs reprises, j’y reviendrai) de répondre « différence » quand on dit « hiérarchie », et de soutenir par exemple qu’il y a des goûts littéraires « meilleurs » que d’autres (on est là dans le domaine de la distinction, voire de la hiérarchie) mais que ce n’est pas que d’autres individus ont des goûts « différents » des nôtres (le glissement est là) que l’on prétend être supérieur à eux…

 

Stéphane Beau

A suivre...

07:19 Publié dans En vrac | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

« Pire encore, dire qu’il y a de bons livres et de mauvais livres ferait de nous des fascistes. » Je rappelle juste que c’est Éric Bonnargent en personne qui a amené ce terme de « fasciste » dans le débat, vous pouvez aller vérifier.


Alors, puisqu'il faut de la précision, je cite ton texte d'origine:

Puisqu’il est possible de trier le bon grain de l’ivraie dans le champ littéraire, pourquoi ne pourrions nous pas le faire aussi dans tous les champs humains ? Trier les bons et les mauvais français, les bons et les mauvais immigrés, les bonnes épouses et les mauvaises mégères, les jeunes hommes dignes de diriger l’EPAD et ceux qui doivent être passés au Karcher… Je sais bien que votre vision dichotomique ne va pas aussi loin que cela et je ne vous fais nullement un procès d’intention. Mais de quel droit allez vous oser vous opposer à ceux qui tendent à produire un discours d’exclusion qui, sur le fond, repose toujours sur le même fondement que le votre en matière de livre : il y a le bon grain, et il y a l’ivraie.

Je sais que je pousse le bouchon très loin, mais il me semblait important de vous exprimer toutes les dimensions de mon « trouble ».

Quand tu écris "pousser le bouchon un peu loin", le sens sous-jacent ne serait-il pas que choisir entre les livres peut aboutir à choisir entre les humains, ce qui n'est pas autre chose, c'est sans discussion, que du fascisme.. Que ce soit toi ou un autre qui ait employé le mot le premier ne change rien.. C'est dit....

PP

Écrit par : pépé | 02 avril 2010

@PP : C'est sûr que c'est plus facile d'interroger les sous-entendus que tu me prêtes que de répondre aux arguments que je propose !

Mais puisque tu abordes cette question, je maintiens qu'apporter un thème dans un débat (le fascisme en l'occurence) et répondre à celui qui a abordé ce thème, ce n'est pas vraiment la même chose... Mais ce genre de subtilité de dépasse apparemment...

Écrit par : stephane | 02 avril 2010

Ben, ça, c'est ce qu'on appelle un dialogue de sourds.... Une fois, tu m'a reproché d'en être resté à l'âge de la cour de récré, c'est çui qui dit qui y est, t'ar ta gueule!... Donc , pour toi, un dialogue, c'est tout prendre au premier degré en oubliant le signifiant inconscient, par exemple, ou bien le sous-entendu, le non-dit... tout à plat.. ce serait pas la mort de l'humour, ça?... je me souviens d'un test paru dans un grand magazine dont le propos était, soi-disant, de mesurer le degré d'athéisme du lecteur... Un truc nul, certes, mais les réponses... Edifiant.. au sens d'éducation.. en l'occurrence à la pensée de l'autre.... la question la plus joviale, en ce sens, était : qu'est-ce qui vous paraît le plus éloigné de la religion ... on avait le choix entre trois réponse.. celle du test était : le rire.... La comédie d'Aristote, Bergson, tout ça, d'un coup, on se disait que les lecteurs de ce mag pourri n'en avaient même jamais entendu parler.... Toi, tout simplement, tu plaides pour la mort de l'humour.... Je pousse peut-être le bouchon un peu loin....

PP

PS: cette fois, je suis décidé à répondre vraiment... à ta plume... Jai l'impression, de toutes façons, qu'on est un peu entre nous, là....

Écrit par : pépé | 02 avril 2010

Pierre Jourde : la littérture sans estomac....

Présentation :
Par calcul ou par bêtise, des textes indigents sont promus au rang de chefs-d'œuvre. Leur fabrication suit des recettes assez simples. Pierre Jourde en donne quelques-unes. Il montre comment on fait passer le maniérisme pour du style et la pauvreté pour de la sobriété.

Cette littérature sans estomac mélange platitudes, niaiseries sentimentales et préoccupations vétilleuses chez Christian Bobin, Emmanuelle Bernheim ou Camille Laurens. Il existe aussi des variétés moins édulcorées d'insignifiance, une littérature à l'épate, chez Marie Darrieussecq, Frédéric Beigbeder ou Christine Angot. La véhémence factice y fait proliférer le cliché.

Ce livre renoue avec le genre du pamphlet et s'enthousiasme pour quelques auteurs qui ne sont pas des fabricants de livres, mais des écrivains. En prélude à ces vigoureuses relectures, un sort particulier est fait au symbole par excellence de cette confusion des valeurs, Philippe Sollers, ainsi qu'à son organe officiel, le supplément littéraire d'un prestigieux journal du soir.

Écrit par : pépé | 03 avril 2010

Stéphane, je fais comme vous, j'attends la fin de votre publication pour vous répondre, puisque vous me citez.
Mais ne vous en faites pas, ce sera probablement bref.

Écrit par : Paméla Ramos | 03 avril 2010

Je comprends, c'est normal.

Écrit par : stephane | 03 avril 2010

Les commentaires sont fermés.