Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09 juillet 2009

Cormac McCarthy : La Route

Le texte qui suit a déjà été publié sur le site d’Ygor Yanka (Opus XVII) en novembre 2008. Nous y avons apporté quelques modifications.

la-route_cormac-mccarthy_080722061948.jpgLa Route de Cormac McCarthy : le genre de livre qui ne laisse pas indifférent, loin s’en faut et qui, comme toutes les grandes oeuvres, nous incite à prendre la plume à notre tour aussitôt la dernière page tournée.

Première remarque sur le style, dont j’ai lu à plusieurs reprises sous la plume de divers critiques que ce n’est pas dans ce livre que McCarthy s’est montré le plus inspiré. C’est possible, mais quel exercice de style tout de même, tout en noirs et en nuances de gris. Pendant presque 250 pages, les personnages évoluent dans le « rien », c’est-à-dire dans un univers de cendres, de goudron fondu, d’arbres brûlés et de maisons en ruines. Faire vivre une histoire, dans ce contexte, sans donner l’impression de radoter et de tirer à la ligne, demeure quand même un bel exploit.

Exploit d’autant plus louable que les rebondissements sont rares et, à mon goût, un peu trop « téléphonés ». Ainsi, comme par hasard, c’est toujours lorsque les deux protagonistes sont quasi morts de faim qu’apparaissent, miraculeusement, sur leur chemin, des boîtes de conserves, des vêtements, des couvertures etc. Et plus encore que les rares et très évasives allusions à Dieu ou à la Bible, c’est dans ces sauvetages inespérés que j’entrevois la dimension « religieuse » que certains ont cru déceler dans ce roman. Car de deux choses l’une : soit McCarthy est un rigolo qui se contente, pour sortir ses personnages de l’embarras, de tours de passe-passe dignes de scénaristes de téléfilms de TF1 (mais indignes d’un auteur de son rang), soit il donne une symbolique plus élevée à ces « pêches miraculeuses » qui, autrement, deviennent vite plus agaçantes qu’autre chose.

Oui, il y a bien, en « bruit de fond » du roman, une vision religieuse – et de ce fait manichéenne – du monde ; l’idée qu’un Bien existe et qu’il doit forcément finir par terrasser le Mal ; l’idée que l’Humanité peut être sauvée (la symbolique de l’enfant est effectivement assez parlante – limite facile d’ailleurs, mais bon – et, pourquoi pas, qu’une « nouvelle chrétienté » pourrait finir par voir le jour. Mais on ne peut pas s’en tenir qu’à cette vision religieuse. Car si le roman de McCarthy ne disait « que » ça, ce ne serait qu’un bien piètre bouquin tout juste utile à rassurer les culs bénis. En réalité, McCarthy oppose, d’une manière beaucoup plus tragique et profonde, deux mondes.

D’un côté, le monde de la croyance humaine en un Bien et un Mal, celui de l’espoir que toute Apocalypse, tout comme dans l’Ancien ou dans le Nouveau Testament, ne marque jamais réellement une « fin », mais bien plutôt un nouveau « début ».

De l’autre, le monde de la réalité organique, physique, qui n’en a rien à secouer des croyances humaines et des mensonges que les hommes s’inventent pour conjurer leurs peurs. Dans le roman de McCarthy, tout est fini. La terre est morte et les humains survivants s’éteignent les uns après les autres. Aucun espoir à long terme, et pourtant les hommes continuent à vivre comme s’il y avait un « après ». À ce titre, une des phrases qui m’a parue être une des clefs du roman est la suivante : « Il ramassa un livre et feuilleta les lourdes pages gonflées d’humidité. Il n’aurait pas cru que la moindre petite chose pût dépendre d’un monde à venir. Ça le surprenait. Que l’espace que ces choses occupaient fût lui-même une attente » (p.162) Phrase clef car elle dit tout du choc entre ce monde des croyances dont McCarthy lui-même ne parvient pas à se détacher, et ce monde réel, organique (rendu presque inorganique par le cataclysme nucléaire) qui ne laisse aucune place à l’espoir et qui semble dire aux hommes : « pourquoi continuez-vous à faire semblant puisque le spectacle est fini ! »

C’est là que réside, pour moi, la grandeur du roman et sa superbe dimension tragique. Dans cette question qu’il nous pose : comment penser la « fin », la fin de l’humanité, mais aussi sa propre fin ? Avec son roman, McCarthy remet ces deux « fins » sur le même niveau : penser la mort de l’humanité ou penser sa propre mort, dans les deux cas ces pensées contiennent, intrinsèquement, une contradiction : penser la fin est quasiment impossible en soi sans rajouter à cette fin un « après ». Car cette fin sans « après » est absolument inconciliable avec l’idée d’une lutte entre le Bien et le Mal dont on sent bien que McCarthy peine à se détacher. Elle ne peut s’accorder qu’avec le principe, à la limite, d’une lutte entre le Bien et le Mal d’un côté et le néant de l’autre.

Confronté à cette interrogation (quelle attitude adopter face au néant, à la fin sans « après »), McCarthy semble avoir choisi (et c’est ce qui fait que son roman peut donner l’impression qu’il appelle à une forme de renouveau de la chrétienté) : il veut continuer à croire à l’espoir et à la victoire du Bien sur le Mal. Mais cela ne l’empêche pas d’être conscient de la fragilité de son espérance, et c’est probablement la raison pour laquelle, et de manière moins optimiste, il laisse sous-entendre, à plusieurs reprises au cours de son récit, qu’il existe d’autres portes de sortie, d’autres réponses possibles.

– La première, par exemple, est le suicide : c’est la voie choisie par la mère de l’enfant qui exprime ainsi clairement que si tout est fini et qu’aucun « après » n’est possible, le fait même de continuer à survivre ne peut relever que du non sens. Et à ce niveau le suicide apparaît d’autant plus justifié que, du fait de l’absence de tout espoir, le « maintenant » n’existe plus non plus (ce que le héros pressent fortement dans l’extrait que je cite plus haut).

– La seconde voie ouverte par McCarthy, la plus horrible, sans doute, mais peut-être aussi la plus « rationnelle » est le repli sur le « vouloir-vivre ». En effet, la morale n’ayant de sens que dans l’optique d’un « après », quand il ne demeure plus aucun espoir d’une ouverture possible vers une quelconque transcendance, la vie animale est probablement ce qui se fait de plus adapté avec la réalité donnée et, dans le roman, les survivants qui mangent leurs enfants sont, à ce titre, bien plus cohérents avec le contexte que ceux qui ne le font pas et qui continuent à se replier derrière des préceptes moraux qui n’ont plus court.

Renvoyant le cannibalisme et le suicide dos à dos, McCarthy a donc opté pour l’espoir. Difficile de lui en vouloir…

Stéphane Beau

14:54 Publié dans lectures | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

La question posée par McCarthy - ô combien pérenne - est donc celle du salut individuel et collectif de l'homme. Ses réponses (hasard objectif ?) se retrouvent dans la troisième partie des contes de Louis Prat. En définitive, l'homme confronté au vertige du néant a le choix entre : le suicide (fausse solution), l'animalité (dans se cas il n'est plus un homme) ou l'espoir d'une infinitude (par la croyance en la métempsychose)...

Écrit par : oniromancies | 09 juillet 2009

Ce sont effectivement des questions éternelles... (Eternelles car elles n'ont pas de réponses alors qu'elles sont essentielles)

Écrit par : stephane | 11 juillet 2009

Les commentaires sont fermés.