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09 août 2008

Victor Klemperer (2)

klemperer.jpg« Mais, de mon point de vue de philologue, je continue de croire que si l’impudente rhétorique de Hitler a produit un effet aussi monstrueux, c’est justement parce qu’elle a pénétré avec la virulence d’une épidémie nouvelle dans une langue qui, jusqu’ici, avait été épargnée par elle, c’est parce qu’elle était au fond si peu allemande, tout comme le salut et l’uniforme imités des fascistes – remplacer la chemise noire par une chemise brune n’est pas une invention très originale –, tout comme l’ensemble ornemental des manifestations de masse. »

 

 « Quoi que le national-socialisme ait pu apprendre des dix années de fascisme qui l’ont précédé, même s’il a pu être infecté par une bactérie étrangère, finalement, il est, ou est devenu, une maladie spécifiquement allemande, une dégénérescence proliférative de la chair allemande ; et, par le biais d’un empoisonnement venu, en retour, d’Allemagne, le fascisme, certainement cruel en soi mais pas aussi bestial que le nazisme, a sombré en même temps que lui. »

 

Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich

 

Le fait que Klemperer puisse écrire ce genre de chose me surprend beaucoup. Comment, lui qui décrit avec tant de subtilité la langue du IIIe Reich, a-t-il pu se laisser aller à des explications à ce point teintées par cette idéologie qu’il combat ? Cette idée d’une Allemagne pure, éternelle d’une certaine manière, brutalement corrompue, « infectée », pour reprendre ses propres termes », par le fascisme italien. Toute cette rhétorique autour de la « maladie », de la « dégénérescence », de la « chair allemande », de « l’empoisonnement »… Comment ne voit-il pas, lui le spécialiste des mots, qu’il est en train de parler du nazisme quasiment dans les mêmes termes que les nazis parlaient des juifs… Il y a là quelque chose de troublant.

16:31 Publié dans lectures | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

« Le poison est partout, il traîne dans cette eau qu’est la LTI, personne n’est épargné », écrit Klemperer dans sa LTI, la langue du IIIe Reich.

Klemperer apparaît très imprégné par cette vision de la communauté perçue comme un « corps organique », vision pourtant, là encore très « nazie ». Il ne cesse de parler « d’empoisonnement, « d’infection » et a une grande tendance à rechercher hors du « corps allemand » les sources de ses infections : parfois elle viennent de l’Italie (pour ce qui est de la mise en scène du fascisme), parfois des Etats-Unis (pour l’usage des abréviations).

La question que je me pose, et pour laquelle je n’ai pas encore de réponse est la suivante : cette manière de percevoir les choses était-elle déjà en grande partie intégrée dans la pensée de Klemperer avant l’émergence de la langue nazie (ce qui expliquerait en partie, partant du principe que Klemperer devait être assez représentatif de la manière dont les allemands percevait leur réalité « nationale », la facilité avec laquelle l’idéologie nazie s’est imposée) ; ou, au contraire, c’est la puissance de la propagande nazie qui a été tellement puissante qu’elle a réussi à imposer sa vision déformée des choses même à ses victimes. Klemperer semble plaider pour la seconde hypothèse, mais je crains que la première ne soit pas totalement infondée et que la frontière entre « empoisonneurs » et « empoisonnés » ne soit pas aussi simple que cela à dessiner.

Écrit par : stephane | 10 août 2008

En fait, à un moment, Klemperer semble prendre conscience de l’incongruité de sa position et c’est ainsi qu’il écrit :

« Pouvais-je vraiment trouver quelque apaisement à me dire que toute cette abomination n’était qu’imitation, importation clandestine, qu’une maladie d’origine italienne aussi dévastatrice que, dans sa première virulence, celle qui avait été importée de France, il y a des siècles ? »

Hélas, quelques paragraphes seulement plus loin, alors qu’on a l’impression qu’il fait machine arrière, il retombe dans les travers « organicistes » que, par ailleurs il dénonce :

« S’il s’avérait qu’il s’agissait d’un poison spécifiquement allemand, sécrété par l’intelligence allemande, alors il était vain de prouver l’origine étrangère telles expressions, de telles coutumes ou de telles mesures politiques : alors, le national-socialisme n’était pas une maladie venue d’ailleurs, mais bien une dégénérescence de l’essence allemande elle-même, une manifestation morbide de ces traits éternels ».

Curieux.

Écrit par : stephane | 12 août 2008

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