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29 mai 2008

Pitirim SOROKIN (suite)

431998884.jpgPitirim Sorokin, Tendances et déboires de la sociologie américaine, extrait :

 

« Les usines où sont fabriqués de tels produits [les enquêtes sociologiques] constituent la branche d'industrie la plus importante dans la recherche sociologique et psychologique. Leurs articles sont manufacturés en grande série, et sortent en chaîne, aussi automatiquement que des automobiles. Il s'ensuit que les revues, les ouvrages et les monographies dits scientifiques sont pleins de ce genre de résultats. Il en a paru tellement que nul, sauf peut-être, le « robot électronique qui enregistre, classe et ordonne toutes choses », ne peut se souvenir de cette masse innombrable de faits et les utiliser. Les savants, étant des hommes, ne peuvent en venir à bout, car la mémoire est limitée et la vie est courte, sans même se poser la question de savoir si tout ceci vaut la peine d'être retenu. Beaucoup d'hommes de science véritables refusent de gaspiller leur temps et leur énergie à emmagasiner ces tonnes de recherches de plus en plus monotones. De quelle valeur scientifique peut-il être de savoir que 87,68 % des soldats de la section A du régiment B de l'armée C interrogés le 7 février 1942, à 14 heures, répondirent qu'au front ils ne dormaient pas suffisamment et qu'ils étaient mal lavés ; ou que les prostituées de l'établissement X ont en moyenne 11,6 clients par vingt-quatre heures pendant l'été et 9,4 pendant l'hiver ; ou que 96,78 % des épouses qui appartenaient à la promotion de 1928 de telle Université, répondirent qu'elles étaient satisfaites de leurs époux en tant qu'amants, encore que 47,23 % de ces épouses voulussent être des « femmes fatales et perdues ». Ces prétendues découvertes ne font qu'encombrer nos esprits de bric-à-brac. Et la classification selon des méthodes d'indexation compliquées n'y ajoute rien. L'homme de science peut à bon droit reprendre l'affirmation de Hobbes, à savoir : « Si j'avais lu ces textes autant que les autres hommes, j'aurais connu aussi peu de choses qu'eux. » En effet, l'intérêt porté à ces recherches compliquées et coûteuses laisse peu de loisir aux spécialistes pour l'étude de phénomènes socio-culturels plus importants ou pour se familiariser avecles connaissances valables accumulées par des centaines de penseurs éminents. Avec notre recherche « industrialisée », les praticiens ont à peine assez de temps pour envisager sérieusement les problèmes étudiés par eux, et encore moins pour cultiver l'intuition, la pensée personnelle ou pour développer harmonieusement leur esprit. Nous produisons ainsi avec cette recherche industrialisée et mécanisée une armée de manoeuvres de la recherche qui, selon l'expression de Lao-Tse, « ne sont jamais des sages, pour autant que les sages soient jamais des chercheurs ». Comment s'étonnerait-on alors que toute cette phalange d'enquêteurs n'ait pas enrichi les connaissances humaines en découvrant de nouvelles vérités.

 

Tel est, en bref, un des aspects essentiels de la sociologie et de la psychologie contemporaines. Que cela nous plaise ou non, ces deux disciplines sont engagées dans une impasse, elles sont aux prises avec des bavardages banals et évanescents, le genre de racontars que nos tribunaux n'accepteraient pas en guise de témoignages, et cela à juste titre. À l'heure actuelle, nous possédons une telle surabondance de ces matériaux que nous ne savons qu'en faire ; si cette industrie se développe, nos sciences humaines s'enfonceront encore davantage dans cette impasse, qui ne peut être que stérile, étant celle de la pseudo-science.

 

(chapitre XII : L’impasse des connaissances fondées sur des bavardages organisés).

07:12 Publié dans lectures | Lien permanent | Commentaires (0)

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