Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 mai 2008

Pitirim SOROKIN

1048248216.jpgL’excellent site des Classiques des sciences sociales a mis en ligne dernièrement le Tendances et déboires de la sociologie américaine (1956) du décapant sociologue américain d’origine russe, Pitirim Sorokin (1889-1968). Ce livre dresse un tableau sans concessions des dérives de la sociologie américaine, – mais les constats énoncés peuvent être transposés dans plein d’autres domaines – et nous montre comment une discipline sensée être « rationnelle » se retrouve parasitée par des pratiques de « copinage » et « d'amnésie intellectuelle », par l’emploi d’un jargon pseudo scientifique servant à masquer les failles logiques, par un culte absurde pour les « chiffres » et pour les données prétendument « objectives »…

Ce livre devrait être offert à tous les étudiants, dès leur première année d’inscription à la fac !!!

Et comme par hasard, il n’est plus réédité depuis des années...

Extrait :

« Les termes de « sociologie moderne » et de « science psychosociale moderne » ont en vue l'état de ces disciplines pendant les vingt-cinq dernières années. Au cours de cette période le premier défaut que l'on pourrait reprocher aux études de ce genre est l'espèce d'amnésie dont elles ont fait preuve à l'égard de leur histoire, de leurs découvertes et de leurs acquisitions antérieures. Leur second déboire est en relation étroite avec le premier. De nombreux sociologues ou psycho-sociologues modernes se targuent d'avoir fait un nombre important de découvertes scientifiques « pour la première fois dans toute l'histoire » de la sociologie et des sciences voisines. Pour être bref, on pourrait appeler ce penchant « l'obsession de la découverte » ou encore le « complexe de l'inventeur ».

Les sociologues et les psychologues de la nouvelle génération déclarent sans ambages que rien d'important dans leur spécialité n'a été trouvé au cours des siècles précédents, que seules avaient cours « quelques vagues philosophies de cabinet » et que l'ère réellement scientifique pour ces disciplines fut inaugurée au cours des deux ou trois dernières décennies avec la publication de leurs propres recherches ou de celles des membres de leur équipe. Se vantant d'une particulière objectivité et d'une précision toute scientifique, nos Christophe Colomb, sociologues et psychologues, répandent à satiété cette illusion en la présentant comme une, vérité irréfutable. Et naturellement ils ne se réfèrent que très rarement aux sociologues et aux psychologues du passé, et non sans un sentiment de supériorité mal dissimulé vis-à-vis de ces vieilles badernes aux méthodes si peu scientifiques. Ce ne serait pas à un Viking ou à un Colomb qu'on devrait la découverte du « nouveau monde » sociologique et psychologique, mais bien à eux-mêmes, à la rigueur aux membres de leur secte qui traversèrent l'Atlantique tout récemment sur le Queen Elizabeth ou le United States. En conséquence, les index de leurs publications ne mentionnent qu'en nombre infime les penseurs des siècles précédents en regard d'une liste très longue de chercheurs appartenant à la « coopérative d'admiration mutuelle assurée » de leurs auteurs. »

12:05 Publié dans lectures | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Constat qui est en effet loin de se limiter aux seuls sociologues américains de cette époque et qu'on pourrait facilement appliquer à de nombreux chercheurs contemporains "amnésiques". Le problème c'est que contrairement aux sciences dures, les chercheurs en sciences sociales n'ont pas l'obligation de réinsérer leurs recherches dans une perspective historique au début de leurs publications... Et de rendre à César ce qui appartient à César !

Écrit par : Goulven | 28 mai 2008

Constat qui, non seulement n'est pas dépassé, mais s'est sans doute amplement développé avec la confusion générée par l'accroissement du nombre des étudiants qui s'engouffrent dans ces filières de sciences humaines, qui poursuivent leurs études au delà du master, et dont le seul "objectif" finit par être de légitimer leur place dans le champs scientifique qu'ils ont choisi et de "rentabiliser leur investissement". C'est ainsi que l'on voit les centres d'études, les cabinet, les colloques, les publications etc. se multiplier à l'infini sans apporter quoi que ce soit de nouveau (au moins dans le champs sociologique que je connais un eu mieux).

La machine tourne à vide...

Écrit par : stephane | 29 mai 2008

Bernard Lahire (in A quoi sert la sociologie, ouvrage collectif, La Découverte, 2002)

« Il y a fort à parier qu’une sociologie des réceptions réelles des productions sociologiques serait riche en surprises, car entre les intentions des « producteurs » et les usages réels par les « consommateurs » (communautés savantes, médias, partis ou syndicats, État, corps professionnels concernés par les recherches ou simples « particuliers »), il y a parfois un gouffre. Un tel chantier gagnerait de toute évidence à être ouvert, plus utile que nombre des abstractions épistémologiques contemporaines produites par des sociologues qui demeurent enfermés dans les limites du commentaire de textes (théoriques, cela va de soi) et ignorent ainsi à peu près complètement le monde social qu’ils sont pourtant censés avoir pour objet. »

Écrit par : stephane | 01 juin 2008

Les commentaires sont fermés.