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03 septembre 2007

J'ai trop pensé : Emile Tardieu

PETIT POÈME EN PROSE

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J’ai trop pensé

J’ai trop pensé, j’ai trop analysé le monde et les hommes ; je ne vois, je ne touche plus rien qui soit vivant.

J’habite dans le désenchantement : mon œil réduit les choses à leur poussière et à leur squelette ; j’entends crier les ressorts d’acier de l’univers ; je découvre le jeu de la mort sous les voiles splendides de la vie.

J’ai trop disséqué l’égoïsme de l’homme ; j’ai étiqueté tous les mobiles de ses actes ; je compte dans son crâne ses pensées à nu comme les fibres d’un écorché dans une vitrine.

Je n’ai plus d’amis : car elles ne naissent plus en moi, ces sympathies mystérieuses, ces attractions irrésistibles qui jaillissent des profondeurs de notre vie, nous entraînant vers les cœurs de ceux que nous devons aimer.

Mes amitiés tout intellectuelles ne sont qu’une distraction cérébrale, une joute de paroles, un cliquetis de mots, où les phrases prononcées sont pareilles à celles des réunions de savants qui échangent des chiffres et des formules de mathématiques.

Mes amis ne m’apparaissent plus comme vivants ; automates qui marchent, je sais ce qu’ils répondront à mes confidences : pourquoi leur en faire ? Après quelques explications banales sur les choses du jour nous avons hâte de nous séparer.

Mon cœur se serre quand je pense que je les ai tant aimés, et que je ne les aimerai plus.

Par instants j’ai envie de me jeter sur leur poitrine et de tout leur dire ; si cette sourde guerre entre les hommes n’était qu’un malentendu ?... et puis je sens qu’ils ne me comprendraient pas.

J’ai trop pensé ; j’ai acquis une seconde vue fatigante qui dessèche, flétrit et décompose ce qui faisait autrefois mes illusions, mes élans et ma joie.

Mes amis, l’amour, j’ai tout abandonné ; je reste seul, et quand je regarde en moi-même, je me fais horreur.

Je ne vaux pas mieux que les autres ; je suis plein d’actes mauvais et de désirs pires encore ; si j’ai une supériorité c’est de me connaître et de ne me cacher rien.

Oh ! que la terre est devenue triste depuis que j’ai découvert sur combien d’infamies se lève et fleurit la vie des vivants ! Que l’âme humaine est devenue laide depuis que je sais son secret !

J’ai toujours peur de me surprendre dans des crimes inconscients et des flagrants délits horribles ; je n’ose agir parce que je sais que le fond de mon être a sa pente dans le mal.

Et l’univers aime le mal par moi, car je ne suis autre chose qu’une fonction, un acte de l’univers, un des organes par lequel il réalise sa vie avide, égoïste et insatiable.

Je suis une armée de désirs violents et redoutables qui pilleraient et saccageraient le monde, si ses forces conjurées, supérieures aux miennes, ne m’écrasaient à toute heure.

Nous voulons le bien, cependant, nous savons que le bien devrait être, et nous faisons le mal, parce que la lutte et le mal sont les aliments et les excitants nécessaires de la vie.

Et je m’éloigne de mes amis, car je sens que leur main a des étreintes louches et douteuses, pendant que leurs paroles me caressent ; et moi-même je ne suis pas sûr de ma main.

Émile Tardieu, L’Ermitage n°5 ; août 1890.

12:25 Publié dans lectures | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Superbe !

Écrit par : Xian | 05 septembre 2007

Aller un autre de ce docteur(?) Émile Tardieu, publié dans la Revue blanche, 2e semestre 1895.

== Psychologie du faible ==

Le faible est un être à physiologie délabrée, à caractère incurablement mou et défaillant, réservé aux postes de rebut, condamné aux défaites, et qui ne peut vivre que d'économie, de calcul, de lâchetés, de prudence et de ruse.

Le faible ne connaîtra jamais le bonheur physiologique, fleur épanouie d'un tempérament naturellement heureux, joie de vivre qui circule dans un sang riche et une peau voluptueuse ; il devra sortir sans cesse de son corps croulant, et se chercher du bonheur psychologique dans la religion, l'art, la science, l'amour, en un mot dans les exercices variés et hasardeux de l'imagination et de l'intelligence.

Le faible doit vivre en timide, en replié, en résigné, en faible. S'il veut vivre audacieusement, sentir avec trop d'intensité, s'il risque des aventures, des entreprises embarrassantes, il se détruit ; il ne lui reste qu'à faire de sa vie un joli tissu de délicatesses.

Les organes du faible brûlent avec plus de fumée que de flamme.

Le système nerveux du faible montre bientôt la corde ; l'usure s'y propage avec vitesse, et les réparations ne tiennent pas.

Le faible, par la délicatesse et l'inachevé, est longtemps trop jeune : puis tout à coup il vieillit sans avoir mûri, l'effort qui lui est nécessaire pour persister l'ayant sénilisé avant l'âge.

Le faible s'épuise par la fébrilité dont il aiguillonne ses nerfs ; son attitude forcée est le repos continu ; pour se le rendre supportable il convertira sa langueur en volupté.

Le faible est circonspect, économe, avare, car il redoute les obstacles, l'avenir, et d'ailleurs, quand il veut se payer un plaisir, une fête, ne saisissant rien d'une prise vigoureuse, il n'en a jamais pour son argent.

Les faibles ne croient pas en eux-mêmes ; mais ils geignent maladivement et demandent qu'on croie en eux ; ils espèrent réchauffer leur tiédeur à la chaleur d'autrui.

Le faible a tellement besoin de s'environner de sympathies qu'il va au-devant de chacun avec des approbations toutes prêtes, et de lâches indulgences dans son complaisant sourire.

Le faible se choisit des amis plus faibles que lui, afin de pouvoir à son tour dominer, d'avoir sa cour de complaisants à qui faire ses basses confidences ; il se cherche aussi des amis plus forts que lui, dont il puisse recevoir quelque électricité, à qui il dérobera des gestes, des frissons, des miettes de vie.

Le faible, s'il ne commet pas la folie de vouloir vivre contre son tempérament, aura la douceur incomparable de se laisser dominer, de céder, de dire oui, toujours.

La violence ne sied pas au faible ; il est impuissant à la soutenir ; son système doit être l'ironie sèche, l'injure à froid, le mépris par tous les pores.

Le faible écourte tout, hors son repos.

Chez les faibles, les tristes, la joie a le caractère d'un étourdissement, d'un défi, d'une crise épileptique, d'un accès de folie.

Le faible s'inocule par avance des découragements, afin de vacciner sa sensibilité, de la préparer aux désastres inévitables.

Le faible suppose souvent chez les autres la faiblesse, c'est ainsi qu'il geint, supplie, mendie, contre toute chance, espérant toujours qu'à force d'importuner il fera changer d'avis.

Les faibles se racontent, se confessent, s'analysent, quêtant naïvement des jugements, des approbations, des sympathies qui consolident leurs impressions inachevées.

Le faible est un imitateur, un somnambule ; il marche à la suite d'un individu ou d'un type ; il se met sous la protection d'un modèle dont il adopte les gestes, dont il reproduit l'accent.

Le faible a une confiance exagérée dans la force qu'il suppose aux autres.

Le faible voudrait que toute affaire, toute occupation s'arrangeât en plaisir, car le plaisir seul peut lui tirer un peu de sève et le récompenser de son effort.

Le faible, qui se sent incapable de mener à bout ce qu'il entreprend, tient en réserve un certain nombre de lâchetés qui lui permettront de s'excuser et de battre en retraite.

Le faible a les lâchetés d'un homme sans cesse trahi par ses forces.

Le faible, ne pouvant vaincre par la force, se tient toujours au bord de la défaillance qui le sauvera.

La victoire du faible, c'est la fuite à temps.

Le faible n'est aimé que par pitié, par méprise, par extrême paresse et par ennui.

Le faible attend de l'amour un apport de force : or, pour aimer, il faut de l'imagination créant l'amour ; l'épuisé n'en peut fournir ; il n'y a plus pour lui ni imagination, ni amour.

En amour, le faible pense tout de suite au dernier acte : l'art de rompre. Il a tant de raisons d'en arriver vite à ce chapitre-là !

Tout effort est douloureux au faible ; il n'a pas assez de réserves et de vigueur pour éprouver une joie solide dans le travail ; il n'est à son aise, les mouvements ne lui sont faciles, la vie ne lui sourit un peu que dans le plaisir.

Le faible, qui se meurt de sécheresse et de stérilité, rêve des bouleversements sociaux, souhaite sans cesse de l'imprévu, par où il obtiendra un renouvellement quelconque de son être épuisé.

Le faible, en même temps, a la recherche de la vérité philosophique et religieuse, manque de sincérité et de courage ; il ne demande pas des preuves bien sévères aux espoirs fortifiants tandis qu'il ferme peureusement les yeux à l'énoncé des argumentations désespérantes.

Écrit par : Xian | 05 septembre 2007

Merci pour ce complément.

Tardieu est en effet un auteur sympathique qui mérite, à mon sens, ce petit coup de projecteur. Il a également rédigé un certain nombre "d'études psychologiques", notamment pour la Revue Philosophique (sur l'ennui, le cynisme etc.) qui ne sont pas sans me faire penser, du moins dans l'esprit, aux "études psychologiques" de Georges Palante (sous-titre que ce dernier donne à plusieurs de ses articles).

Palante lui-même reconnaît qu'il y a au moins entre eux une parenté d'ordre "générationnelle" : ils appartiennent à la "génération honnie". Voici ce qu'il écrit à l'occasion de la réédition de l'Ennui, un des livres principaux de Tardieu :

" Pour finir, voici un survivant de la génération honnie ! C'est le Dr Tardieu avec son beau livre L'Ennui, dont la deuxième édition vient de paraître à la librairie Alcan. Au milieu des hymnes à l'action, des fanfares d'avenir et des airs de bravoure, voici un écho du pessimisme d'antan. M. Tardieu nous rappelle opportunément les sources éternelles de la misère humaine et de l'ennui humain. Eh oui ! nous avons des aéroplanes, des aviateurs, des tas de petits jeunes gens qui se croient très forts et très vivants. Mais tout cela n'empêche pas l'Ennui d'être le véritable Maître de l'heure, vu que " tout organisme naissant périssable se fatigue, s'épuise et partant souffre continuellement… " Je demande pardon à mes lecteurs de finir sur cette pensée désolante ; mais je suis moi-même un survivant de cette génération vieillotte, dépassée, finie, qui s'efface de plus en plus pour laisser le champs libre à nos robustes et fiers jeunes gens. " (Mercure de France, 16 mai 1913)

Écrit par : stephane | 06 septembre 2007

Je cherche (en vain) des éléments biographiques concenrant le Dr. Emile Tardieu (j'ai lu tout ce qu'il a publié dans le Revue philosophique et puis son livre sur L'ennui) : si quelqu'un dispose de ces informations,je le remercierais de me les transmettre.
Cordialement
F.Ancibure

Écrit par : ancibure | 01 août 2008

Bonjour,

Je ne vais pas avoir beaucoup d'autres infos à vous proposer sur Emile Tardieu, par contre je suis très intéressé pour envisager un article de vous (sur son travail ou sur son livre "l'Ennui") pour un futur n° du Grognard. Envoyez moi un mail à l'adresse suivante : revue.le.grognard@gmail.com !

Bien cordialement

Stéphane Beau

Écrit par : stephane | 01 août 2008

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